Oasis. Etrange nom pour désigner le tapis basaltique qui couvre la zone nord-est de Moroni. Une étendue de lave noire où rien ne pousse, exceptées une végétation sauvage et quelques cossues baraques blanches qui semblent jaillir de nulle part. Sur cet univers hostile entre la mer et la couche rocheuse, des formes accroupies fouillent le sol telles des chercheurs d'or. Ce sont des ramasseurs de pierres. Des dizaines de familles vivent de ce travail. Parmi eux, Soilih Taki et son épouse. Né à Anjouan d'un père anjouanais et d'une mère grand-comorienne, Soilih Taki n'a connu que misère dans sa vie. Il a 8 ans quand sa mère l'amène à Ngazidja avec ses huit frères et sœurs. Il n'a qu'un vague souvenir des deux ans passés sur les bancs de l'école. A 15 ans, il travaille déjà dans un garage de la capitale comme apprenti mécanicien. "Sans formation, j'ai compris que je ne pouvais pas gagner ma vie dans la mécanique. Je ne pouvais pas non plus transporter du ciment." D'errance en bricoles, Soilih est devenu adulte sans rien apprendre. "Un jour, j'ai vu quelqu'un ramasser des pierres pour les vendre, je me suis dit pourquoi ne pas essayer pour m'en sortir." De condition physique fragile, Soilih n'a pas résisté longtemps à l'épreuve. "On est penché toute la journée à ramasser pierre par pierre. Parfois on parcourt des dizaines de mètres sans pouvoir remplir son sac. C'était trop dur." N'ayant pas vraiment le choix, il se mit à casser la roche pour produire lui-même le gravillon. Un morceau de tissu noué sur la tête, Soilih répète le même geste depuis six mois. Assis sur un morceau de pierre, il casse minutieusement la roche à l'aide d'un petit marteau. Un travail long et fastidieux, presqu'interminable. Derrière lui, sous un abri de fortune, une femme d'origine malgache répète les mêmes gestes en frappant la roche à l'aide d'un morceau de pierre un peu plus solide. "C'est mon épouse. Nous commençons à travailler à 6 heures du matin" explique Soilih. Après 9 heures de travail par jour, sans pause et sous un soleil de plomb, le couple arrive à remplir six sacs de pierres. Dix au maximum. Le sac de gravillons est vendu 500 fc (1 euro). Plusieurs dizaines de sacs posés autour d'eux attendent un improbable acheteur : dans ce quartier d'Oasis, ne passent que de rares clients qui ont besoin de petites quantités de gravillons pour compléter leurs travaux de maçonnerie. "Les gros clients se font livrer directement par les entreprises de concassage" fait remarquer la femme de Soilih. Le coupe vend en moyenne 30 sacs par mois ; 15 000 fc (30 euros) de revenu mensuel. "Juste de quoi manger tous les deux" poursuit la femme. Comme les autres casseurs de pierres du quartier Oasis, Soilih et son épouse n'ont aucune autre ressource. Le terrain sur lequel ils travaillent appartient à des propriétaires qui tolèrent leur présence... tant qu'ils n'ont pas encore de projet sur le site. Un autre casseur de pierre qui a squatté un terrain domanial, a bien voulu lui prêter un lopin de terre sur lequel Soilih a confectionné une cabane faite de bric et de broc. "Un jour ou l'autre, les propriétaires du terrain nous demanderont de quitter cette place" craint Soilih, qui ne sait où aller. A 27 ans, le casseur de pierre veut continuer à faire son travail. "Je pense qu'on peut s'en sortir" dit-il. "Faux", proteste sa femme. "Ce n'est pas une vie. C'est dur de travailler sous le soleil. On a rien, même pas un endroit pour s'asseoir. On n'a pas de maison. Moi je ne peux pas louer une maison sans être sûre de payer chaque mois. Je ne suis pas une voleuse. Je suis une travailleuse honnête. La pierre est toute notre vie." Une vie incertaine qui peut s'arrêter brusquement, au gré des propriétaires.
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