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L'Ile d'Anjouan

Quand Le nyumakele joue les vaches à lait

par : Lisa Giachino
Dimanche 17 Janvier 2010 - 16:08:10| Modifié le Vendredi 19 Mars 2010
Situé dans la région la plus pauvre de Ndzuani, le village de M'remani accueille une association qui se bat pour rentabiliser la production de lait.
Crédit photo : Kashkazi

Des producteurs de lait, dans le Nyumakele, goûtent le fruit de leur travail. Cela fait trois ans que le projet de laiterie est né dans cette région très pauvre de Ndzuani.

Terre de misère, terre surpeuplée, terre d'origine de centaines d'émigrés qui viennent échouer sur les côtes de Mayotte ou d'ailleurs, le plateau du Niumakele, à Ndzuani, est aussi l'un des greniers des Comores. M'remani, l'un des principaux villages de la région, connaît ce paradoxe. Entre cultures fourragères, plantations vivrières et production de lait, le bourg essaie de tirer son épingle du jeu. "M'remani est le poumon économique du Nyumakele", déclare même un ancien ministre de ce village devenu le grand marché de la région. Et pour cause : c'est d'ici que provient le célèbre "lait anjouanais, différent de celui importé d'Afrique de l'est, et qui coûte moins cher mais est de qualité égale. Demandez aux connaisseurs de la Grande Comore car ils sont tous unanimes que le lait de Ndzuani, celui qui vient du terroir, est le meilleur !", s'enthousiasme Mohamed Toybou, président de Neema ya lidzia la Nyumakele. Créée en 2003, cette association d'éleveurs a ouvert une laiterie pour améliorer la commercialisation du blanc breuvage. Située à la limite sud du village, celle-ci occupe une partie des locaux de l'ancien projet agricole Cader de M'remani. Un ensemble de quatre pièces avec laboratoire de contrôle, espace de pasteurisation, chambre froide et bureau.
Trois ans après la naissance de l'association, une Assemblée générale a eu lieu samedi dernier en présence de 107 éleveurs. Une longue réunion qui a permis d'aborder les difficultés auxquelles est confrontée l'association et d'étudier les moyens d'y remédier.

En effet, après avoir suscité de grands espoirs, Neema ya lidzia la Nyumakele a perdu en crédibilité. "Les débuts de Neema n'ont pas été reluisants", reconnaît d'ailleurs Mohamed Toybou. "Il y a eu beaucoup de problèmes, de promesses non tenues, de manque de transparence sur la gestion de la laiterie qu'on a fini par résoudre."
Aujourd'hui, des questions se posent et les 150 membres des débuts ne sont plus que 80 pour la simple raison qu'à présent, certains éleveurs préfèrent contrôler eux même la chaîne de production et de vente du lait. Adhérent à l'association, Soïfi Ousseine se demande ainsi s'il est toujours sage de faire confiance à la filière : "Au début on croyait s'enrichir grâce à la laiterie. Aujourd'hui, j'ai l'impression que le projet qui devrait être pour nous les éleveurs est dirigé par les gens de Initiative Développement (l'ONG qui assiste l'association Neema dans le cadre du programme d'appui aux éleveurs laitiers du Nyumakele, ndlr), qui veulent tout faire à leur convenance. Ils négocient à notre insu. Nous ne gagnons rien du tout. Chaque bilan est catastrophique, il n'y a toujours pas de bénéfice. Il a fallu attendre cette année pour voir un signe de rentabilité." Pour Y. Combo, un autre éleveur, "vendre directement aux collecteurs de Ngazidja qui font le déplacement ici, me permet de gagner le double de ce que l'association Neema propose. Je ne vois pas pourquoi je m'entêterais à envoyer mon lait à la laiterie qui l'achète à trop bas prix, et à chaque fois on nous annonce des pertes."

Une vision des choses que Céline Martin, d'Initiative Développement, ne partage pas, soutenant l'idée que "certains éleveurs qui bénéficiaient de privilèges donnés par l'ancienne équipe écartée ont du mal à supporter les mesures draconiennes pour rentabiliser la laiterie."
Toujours est-il que l'association n'a pour l'instant pas réussi à trouver un équilibre financier. Présentée chaque mois à un comité de pilotage composé des membres du Comité d'Administration de Nema et des partenaires, le résultat reste en effet négatif sauf pour les mois de mai et juin. Après une période de crise, la laiterie a repris ses activités en mars 2005 en acceptant seulement le lait des membres de Nema et en limitant à 50 litres par jour le niveau de collecte (pour assurer des débouchés). La collecte est ensuite montée jusqu'à 100 litres par jour en juin, puis est redescendue à l'époque des "je viens", car en cette période le marché informel atteint un pic malgré une hausse du prix d'achat aux producteurs. Le nombre d'adhérents a régulièrement augmenté depuis mars 2005. "Il faut reconnaître qu'il y a un écart entre la période de gestation du projet et sa pérennisation", admet Céline Martin. "Nous sommes confrontés à un problème de distribution que nous nous efforçons de résoudre. Parfois on est obligés d'injecter des fonds propres pour que le projet soit viable. Il va donc de soit que quelques éleveurs ne voient pas d'intérêt tout de suite."

En lançant la production de yaourts, la laiterie s'est diversifiée pour répondre à la demande du marché anjouanais. "Nous vendons 50 % de la production à Ndzuani et 50 % à Ngazidja", indique Daniel Mouhidine, directeur nouvellement nommé. "Le marché mohélien reste très limité jusqu'à présent." L'association souhaite également développer sa commercialisation sur Ndzuani, notamment en améliorant l'emballage des yaourts, et à Ngazidja, en recrutant une personne chargée de développer les ventes. Une mission de l'association est partie en ce sens cette semaine à Moroni.
"Neema a été créée pour trouver une solution aux difficultés des éleveurs pour vendre leur lait sur le marché à un prix raisonnable", explique Mohamed Toybou. "Le prix d'achat du lait est aujourd'hui plus élevé" indique le président, qui ajoute que "les aides extérieures vont maintenant aux groupements et associations, d'où l'intérêt d'avoir une association qui fonctionne." Une assistance technique est également proposée aux éleveurs : distribution de plants de fourrages, conseils et aides pour l'aménagement des parcelles, formations, aménagements pour accéder à l'eau...
"La population de la région voit en ce projet un facteur développement et de lutte contre la pauvreté du Nyumakele, la région la peuplée des Comores qui se vide de sa population active à la recherche de survie", estime Mohamed Toybou. "Si on avait proposé ici trois initiatives pareilles, personne ne serait tenté de défier le grand océan", assure le président de Neema qui pense que "la période de stabilité se dessine lentement mais avec beaucoup d'optimisme" pour l'association.
Et Nils Clotteaux, d'Initiative Développement, de suggérer : "Les autorités doivent encourager ces efforts en contrôlant les importations de lait car c'est seulement à ces conditions que la production locale sera pérenne".

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